La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a tenu le 8 mai 2026 à Dakar sa troisième conférence internationale annuelle. Et cette fois, elle est consacrée aux crypto-actifs et aux innovations numériques.
L’événement a porté sur le thème « Crypto-actifs et innovations numériques ». Il a réuni des gouverneurs et vice-gouverneurs de banques centrales de la zone UEMOA. Des représentants du Kenya, du Botswana, de Maurice, du Mozambique et de la Tunisie, ainsi que des experts du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de la Banque des règlements internationaux étaient également présents. La présence de Lisa D. Cook, membre du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale américaine, venue de Washington, a également marqué les esprits. La mobilisation de ce parterre d’acteurs montre l’importance globale que revêt désormais la question des crypto-actifs pour les régulateurs de tous horizons.
Crypto-actifs et monnaie traditionnelle : la BCEAO cherche l’équilibre
Pour le gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Kassi Brou, cette conférence est une occasion de « réfléchir collectivement aux mutations en cours dans la finance mondiale ». En effet, cette rencontre intervient dans un contexte où les systèmes monétaires africains et mondiaux sont à la croisée des chemins entre la digitalisation des flux financiers et les défis liés à la cybersécurité.
Ainsi, le gouverneur de la BCEAO a d’un côté, reconnu le potentiel des crypto-actifs, plateformes numériques et de la digitalisation des services financiers. Selon lui, ces innovations numériques « redéfinissent en profondeur les modalités d’intermédiation financière » et constituent « des leviers puissants de modernisation », susceptibles d’améliorer l’efficacité des paiements, de stimuler l’innovation et de renforcer l’inclusion financière dans l’espace communautaire ouest-africain.
Mais, il a également reconnu que leur déploiement constitue un défi pour nos systèmes financiers. « Toutefois, elles s’accompagnent de risques importants qu’il convient de maîtriser avec vigilance : forte volatilité des crypto-actifs, dimension transfrontalière des flux, enjeux de cybersécurité, protection des consommateurs, ainsi que risques accrus de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Ces innovations peuvent également avoir des implications sur la conduite de la politique monétaire et la stabilité financière, nécessitant une anticipation renforcée », a déclaré M. Brou.
La réglementation, épine de l’adoption des crypto-actifs ?
Au regard des éléments soulignés, le secteur des crypto-actifs nécessite un cadre réglementaire. Objectif, faciliter leur intégration et leur gestion vis-à-vis des flux financiers traditionnels. Par exemple, en France, fin 2025, le Groupe des Banques Populaires, Caisses d’Épargne (BPCE) a lancé un service permettant à ses clients d’acheter et de vendre des crypto-actifs comme le Bitcoin, Ethereum, Solana, USDC via Hexarq, une filiale dédiée. BNP Paribas et Boursobank ont suivi la mouvance depuis début 2026. De plus, un cadre réglementaire dénommé MiCA (Markets in Crypto-Assets) est également entré en vigueur pour sécuriser les investissements sur ce secteur. Et la tendance tend à se généraliser. Que ce soit en Europe, aux Etats-Unis et en Asie.
Ainsi, comme le reconnaît Jean-Claude Kassi Brou, des « stratégies hybrides d’adaptation aux innovations financières » liées notamment aux crypto-actifs voient le jour. Une preuve selon lui de la volonté des autorités monétaires des pays en développement de s’inscrire dans les dynamiques internationales d’innovation financière. Et ce, tout en préservant les impératifs de stabilité, de sécurité et de souveraineté financières. C’est donc vers ce schéma que la BCEAO compte se diriger. Mais, dans l’espace UEMOA, l’institution veut éviter une régulation fragmentée entre les huit États membres. Elle prévoit plutôt d’avancer vers un cadre harmonisé à l’échelle régionale.

Pour faire face au défi de la réglémentation, la BCEAO a confirmé la mise en place d’un Comité dédié à l’élaboration d’un cadre réglementaire régional sur les crypto-actifs. Ce cadre concerne les 8 pays membres de l’UEMOA, notamment le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. L’objectif étant d’harmoniser les règles à l’échelle de l’Union plutôt que de laisser chaque État légiférer dans son coin.
La souveraineté : le vrai fond du débat
Derrière les discussions techniques, l’essor des crypto-actifs pose pour les banques centrales, notamment la BCEAO, une question de souveraineté. En effet, ces actifs dématérialisés, une fois pleinement adoptés, pourraient réduire la capacité des banques centrales africaines à contrôler leurs politiques monétaires et leurs systèmes de paiement.
Il s’agit donc de savoir si les États africains conserveront la maîtrise de leur destin monétaire face à des acteurs globaux et des flux transfrontaliers difficiles à contrôler sans coopération régionale. Cette problématique est d’autant plus sensible sur le continent où des stablecoins adossés au dollar et l’adoption spontanée du Bitcoin progressent dans plusieurs pays, souvent en dehors de tout cadre légal.
Pour donner un ordre de grandeur, selon le Rapport sur la géographie des cryptomonnaies en 2025. Et, entre juillet 2024 et juin 2025, la région a reçu plus de 205 milliards de dollars de valeur on-chain, soit une hausse d’environ 52 % par rapport à l’année précédente. Les stablecoins quant à eux représentent désormais environ 43 % du volume total des transactions en cryptomonnaies en Afrique subsaharienne. Le Nigeria totalise 92,1 milliards de dollars reçus sur la blockchain en un an. Et près de 89 % des achats de cryptos avec de la monnaie locale (fiat) se font en Bitcoin au Nigeria. Pour contourner le système bancaire, les échanges par Peer-to-Peer (P2P) deviennent une porte de sortie. Ils représentent 1,2 % du volume total africain, contre moins de la moitié ailleurs.
In fine, Dakar se veut le point de départ d’une nouvelle dynamique. Et dans cette approche, « les autorités monétaires des pays en développement, notamment du continent africain, veulent s’inscrire pleinement dans les dynamiques internationales d’innovation financière, tout en préservant les impératifs de stabilité, de sécurité et de souveraineté financière », a souligné le gouverneur de la BCEAO.
A quoi s’attendre après la conférence de Dakar ?
Pour les utilisateurs, les startups fintech, et les acteurs financiers de la région, il faut retenir trois points essentiels. Le premier est qu’une réglementation régionale est en cours de construction. Les 8 pays de l’UEMOA vont disposer de règles communes sur les crypto-actifs. Elle devra apporter de la lisibilité pour les entreprises et de la protection pour les consommateurs.
En second point, la BCEAO a clairement démontré sa volonté de promouvoir l’innovation digitale. Le lancement fin septembre 2025 de la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI) en est une illustration, dont l’implémentation est toujours en cours. Enfin, la présence du FMI, de la Banque mondiale, de la BRI et de la FED à Dakar indique un réel dialogue international. Ainsi, les décisions futures prises dans ce contexte seront co-construites avec les grandes institutions mondiales, et non imposées.
La prochaine étape à surveiller, ce sont les conclusions du Comité réglementaire de la BCEAO sur les crypto-actifs. Ses travaux pourraient déboucher sur le premier cadre légal harmonisé de la zone UEMOA dédié aux actifs numériques.














































